
Légendes
La dame
blanche

Mathilde Robin courait sur le chemin. Dans les fermes de Beauport on
la regardait passer en souriant : on savait bien qu'elle aille rejoindre Louis Tessier ,
un jeune et vaillant travailleur de la terre à qui elle était promise. À la fin de
l'été, quand les récoltes seraient terminées, ils s'uniraient pour toujours.
Main dans la main, Mathilde et Louis marchaient au bord de la rivière Montmorency
dont ils connaissaient tous les méandres. Après les durs travaux du jour, ils se
rendaient parfois jusqu'en haut du grand sault, là où on voit toute l'île d'Orléans
qui ressemble à un gros poisson couché au milieu du fleuve.
Ils faisaient mille projets et leur coeur débordaient d'amour. Mathilde
énumérait les trésors que contenait son coffre : les draps de lin tissés avec soin,
les couvertures et le linge qu'un brin de romarin parfumait. Mais elle refusait de
décrire la robe blanche qu'elle avait cousue pour le grand jour. Louis ne la verrait que
le matin des noces ! Ah ! Quelle avait hâte ! Pourquoi les heures
s'écoulaient-elles si lentement ?
Mathilde s'exerçait à la patience. Elle observait l'eau qui filait vers le
fleuve en songeant que le temps aussi filait comme l'eau et que le jour de leur mariage
allait finir par arriver.
Et voici qu'un matin de juillet, dans toutes les paroisses
de la côte, les curés avaient réuni les familles et lancé : Partez ! Emmenez bêtes
et provisions ! Terrez-vous au fond des bois ! Les Anglais sont là !
Les femmes avaient suivi les ordres et elles avaient conduit les enfants et les
bêtes à l'abri. Les maisons et les granges restaient toutes désertes. Seuls demeuraient
sur les bords du fleuve Saint-Laurent les hommes, jeunes et vieux, qui s'étaient engagés
dans les milices pour défendre leurs biens jusqu'au dernier souffle.
Depuis plus d'un mois, la flotte anglaise sillonnait le fleuve. Chaque jour, de la
pointe de l'île ou du haut des falaises, des messagers annonçaient l'arrivée d'une
nouvelle frégate ennemie pleine de soldats. Partout sur l'eau on pouvait voir des bateaux
immobiles aux canons pointés vers la côte. Toute la colonie était sur le qui-vive.
Quand allait-on se battre ? Et ou ?
Les soldats étaient à l'affût dans les deux redoutes sur la
falaise. On avait établi des postes de garde aux trois gués sur la rivière Montmorency,
où des troupes d'hommes armés assuraient la défense. Non, les Anglais venant de l'Ouest
ne franchiraient pas la rivière !
Mathilde Robin aurait bien voulu camper avec les miliciens. Elle aurait tout
accepté pour être auprès de Louis ! Mais la guerre est l'affaire des hommes, elle le
savait. Réfugiée dans les bois avec sa famille, elle languissait. À chaque fois
qu'arrivait un nouveau venu parmi les tentes, son jeune frère Guillaume qui agissait
comme sentinelle courait la prévenir. Elle se précipitait pour écouter ce qu'il avait
à raconter et à chacun d'eux elle posait toujours la même question : Avez-vous vu
Louis Tessier ? Sa compagnie est-elle sur les battures ! Sur la falaise près du Sault
?Parfois le messager, compatissant, avait quelques mots gentils pour elle. Souvent, si
c'était un compagnon de Louis, il la rassurait. Louis garde le gué d'en haut sur
la rivière. Ne vous en faites donc pas...
Il faisait une chaleur accablante. On attendait la pluie qui ne venait pas. Cinq,
six fois par jour, il fallait aller puiser de l'eau à la rivière ; Mathilde surveillait
les bêtes et aidait à préparer des repas frugaux. Elle sentait qu'elle ne pouvait plus
vivre sans voir Louis. Chaque jour son désir d'être près de celui qu'elle aimait
augmentait. Elle aurait voulu plonger son regard dans le sien, sentir son haleine sur sa
joue. Mais elle savait aussi qu'une attaque des Anglais était imminente. La peur et
l'angoisse augmentaient sa détresse. Louis lui avait dit : Québec ne tombera pas.
Le gouverneur a fait venir des troupes de Trois-Rivières. On va se battre. Les Anglais
n'auront jamais la Nouvelle-France ! Mathilde n'en pouvait plus d'attendre !
Un matin encore plus torride que les autres, tout le campement fut en émoi. Une
rumeur était venue, on ne sait trop comment et Guillaume cria : Deux navires
anglais sont échoués sur la batture près de la chute !
Mathilde se joignit aux femmes en toute hâte. Les premiers coups de canon
tonnèrent. Ils ne cessèrent plus de tout le jour. Seuls les bruits des armes et l'odeur
du feu arrivaient jusqu'au campement. La chaleur accablante augmentait l'inconfort des
familles. Soudain, on entendit rouler l'orage dans le ciel. Des nuages noirs éclatèrent
enfin et une pluie torrentielle s'abattit sur le bois, couvrant de son fracas tous les
bruits de la guerre qui se déroulait plus bas, près du grand sault.
Puis, dans l'après-midi, un milicien arriva avec quelques Indiens et un blessé
qu'il confia aux femmes.
Les Habits rouges ont attaqué les redoutes, dit-il, hors d'haleine, et ils ont
tenté de gravir les falaises et de franchir les gués. Mais nos troupes les attendaient
derrière les fascines et elles ont empêché leur avance.
La pluie continuait. Les soldats anglais qui tentaient de ravir les escarpements
se mirent à glisser dans la boue et sur les rochers. Et, voyant que la marée allait les
retenir prisonniers sur la batture, ils firent marche arrière dans les cris et la
confusion, laissant derrière eux de nombreux morts.Les Anglais étaient vaincus.
La bataille de Montmorency se terminait par une brillante victoire des Français.
Dans le bois, tout le monde attendait des nouvelles. Quelques soldats et miliciens
essoufflés et trempés vinrent rassurer leurs parents.
Nous les avons vaincus ! Ils sont repartis sur leurs bateaux !
Une victoire ! Ces quelques mots semèrent l'espoir dans les cours. Tout le monde
se mit à se féliciter et à manifester sa joie en s'embrassant.
Les Anglais vont partir, la guerre va s'arrêter ! On va retourner sur nos terres
pour faucher l'orge et le blé ! Lança une voisine.
Des coups de feu retentissaient encore au loin. La guerre se poursuivait-elle donc
malgré la victoire ? Mathilde eut beau attendre et attendre encore,
Louis ne vint pas au campement dans le bois.
Alors, n'y tenant plus, elle quitta les autres sous la pluie et se dirigea en
hâte vers la rivière. Elle se mit à courir sur les rochers sans se soucier des ronces
qui déchiraient son mantelet et son jupon de droguet. Bientôt elle arriva au premier
gué.
Louis Tessier ? Non, il n'était pas là. À l'autre gué, peut-être.
Mathilde, haletante, continua son chemin. Au deuxième gué, elle trouva une
troupe réduite qui festoyait autour d'un feu. On a repoussé les Anglais ! Criaient les
miliciens. Viens fêter avec nous. Dansons !
Je cherche quelqu'un, rétorqua Mathilde. Avez-vous vu Louis Tessier ?
On n'avait pas vu Louis. Mathilde repartit, escaladant les rochers, le cour en
bataille. Au troisième gué, elle le trouverait. Mais là aussi, elle fut déçue. Il
n'était pas au troisième gué. « Il a peut-être tenté d'aller à la ferme », se
dit-elle.
Elle se précipita sur le sentier qui menait aux habitations. Et cette fois
encore, elle ne trouva personne. Mais elle fut saisie de crainte en voyant flamber autour
d'elle des granges et des maisons. Elle comprit que les Anglais avaient incendié les
fermes et les granges, qui brûlaient sans témoins ni sauveteurs. Elle
courut à perdre haleine vers sa maison encore intacte. Elle ouvrit la porte et appela :Louis
!
Seul le silence lui répondit. Mathilde réussit à se guider dans la noirceur. À
tâtons, elle ouvrit l'armoire et repéra sa robe blanche. Elle la saisit et la serra
contre elle. Puis elle se dépêcha de ressortir. Les battements de son coeur résonnaient
dans ses oreilles tandis qu'elle courait vers l'abri de la forêt.
Pendant de longues heures elle marcha, fouilla chaque buisson, s'écorchant les
bras et le visage aux branches. Parfois elle trébuchait avec dégoût sur les corps de
soldats anglais mais, obstinément, elle poursuivait sa quête en répétant le nom de
l'aimé. Elle arriva enfin en amont de la grande chute ; elle vit des gens et entendit des
appels.
Mathilde ! Oh! Mathilde !
Folle d'espoir elle alla vers les voix qui
montaient dans la nuit. En la voyant, les miliciens s'écartèrent et firent silence. Il
était là, son Louis : il reposait sur la rive dans ses habits familiers.
Mathilde l'appela doucement, attendant qu'il se lève et qu'il accoure vers elle.
Mais Louis restait couché et ne donnait aucun signe de vie. Ses compagnons semblaient
figés. Ils baissaient les yeux sans dire un mot. Alors, elle comprit qu'elle arrivait
trop tard. Elle se jeta sur son corps en hurlant sa douleur.
Des hommes tentèrent de l'apaiser, de lui expliquer comment Louis avait sans
doute été blessé et comment il s'était traîné pour boire à la rivière avant de
mourir. Mais Mathilde, déchirée de sanglots, n'entendait rien. Alors, les miliciens la
laissèrent seule avec Louis, son amour enfin retrouvé.
Au bout d'un moment, elle sécha ses larmes. Son coeur, tout fondant d'amour, se
durcit. Sans qu'on puisse la retenir, elle s'enfuit dans la première lumière de l'aube
au moment même où glissaient sur le fleuve les bateaux anglais chargés de leurs
blessés et de leurs morts.
Mathilde se mit à marcher comme une somnambule. Guidée par le bruit grandissant
de l'eau qui se précipitait vers le fleuve, elle arriva juste en haut, au bord du rocher.
C'était là où tant de fois elle s'était tenue avec Louis, là où toute la rivière,
d'un geste majestueux, bascule dans le vide. Mathilde enfila sa robe blanche et sans
hésiter un seul instant, elle ouvrit tout grand les bras et se laissa glisser dans la
chute.
On ne la revit plus jamais. Dans les mois qui suivirent, la colonie connut des
heures plus sombres encore car les Habits rouges revinrent et, cette fois, ils gagnèrent.
Mais les habitants de la côte de Beauport ne manquaient pas de courage. Les familles
réintégrèrent leurs fermes et rebâtirent en tentant d'oublier que le pays avait
changé de roi.
Encore aujourd'hui, pendant les belles soirées d'automne, juste à la fin du
jour, les gens de l'île d'Orléans racontent qu'ils peuvent voir distinctement une jeune
femme toute vêtue de blanc errer au pied du grand sault de Montmorency.
C'est le fantôme de Mathilde Robin qui, les soirs de lune, semble chercher encore
dans les bouillons de la chute le corps de son bien-aimé. Et le vent apporte parfois sa
plainte jusqu'à Saint-Pierre ou Sainte-Pétronille. Alors, les gens s'arrêtent et disent
:La voilà.
C'est Mathilde Robin, la dame blanche.
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