
Légendes

La légende du
cheval noir de l'Islet
Ce récit n'est pas le seul du genre, particulièrement sur les
rives du Saint-Laurent, où le diable est souvent apparu en cheval noir. Il s'agit là
d'une légende traditionnelle celle de "Satan constructeur d'église", qui a
été adaptée ailleurs, en particulier à Trois-Pistoles (Témiscouata), à
Saint-Augustin (Portneuf), et à Saint-Michel (Bellechasse).
Il n'y a pas toujours eu d'église ici, à l'Islet, vous le
savez; il n'y avait d'abord qu'une petite chapelle de bois rond. Mes
arrière-grands-parents se rendaient au Cap St-Ignace pour faire leurs Pâques, se marier,
pour faire baptiser leurs enfants ou se faire enterrer. Le seul prêtre des environs, un
missionnaire, vivait là, lorsqu'il n'était pas ailleurs, voyageant le sac au dos comme
le plus humble des mortels.
La nouvelle courut, un bon jour, que nous aussi, nous aurions
notre curé. Grande joie dans toute la paroisse! Mais, mon Dieu comme il fallait que le
nouveau curé soit étoffé! Pas d'église, pas de maison pour lui. Mais il était
l'humilité même, sans vanité et quel bon coeur, ce M. Panet, notre premier curé. Les
prêtres sont bons, mes amis, M. Panet était un saint homme, mais un vrai saint
celui-là.
On avait décidé de bâtir l'église, et M. Panet se demandait
comment faire charroyer la pierre nécessaire. Il veillait une nuit et pensait: Les
chevaux sont si rares et il n'y a pas de morte saison dans les travaux de la terre. Où en
trouver? Cela l'empêchait de dormir. Tout à coup son nom fut prononcé dans la nuit.
Ai-je la berlue? Se demanda-t-il.La même voix l'appela une seconde fois, une voix de
femme, très doucement: François, François!
Effrayé, mais il se dit en lui-même, je suis en état de
grâce. Je n'ai donc rien à craindre. Se redressant, il répondit: Au nom de Dieu, que me
voulez-vous? Une belle dame lui apparut, blanche et rayonnante: "Je suis Notre-Dame
du Bon Secours, dit-elle. Ne crains rien et sois confiant! Demain, à ton réveil, tu
trouveras un cheval devant ta porte. Tu t'en serviras pour charroyer la pierre de ton
église. La seule précaution, c'est qu'il ne faut jamais le débrider. N'oublie pas!
Elle disparut, et le bon curé tomba endormi dans sa chaise. Il
se réveilla en sursaut à l'aurore. C'était en mai 1768. Le soleil éclairait déjà sa
chambre. L'apparition revint à sa mémoire, mais il crût qu'elle était rêve.
S'agenouillant pour faire sa prière, il entendit le piaffement d'un cheval dehors.
Regardant par la fenêtre, il vit attacher à l'épinette rouge devant sa porte, un
magnifique cheval noir dont le poil luisait au soleil. Quelle surprise! Il se passa la
main sur les yeux. Mais le cheval était encore là. Il sortit sur le pas de la porte et
mit la main sur la crinière du cheval pour s'assurer. Le cheval frémit de la tête aux
pieds.
Les ouvriers arrivèrent à cinq heures. "Mes amis, dit M.
Panet, j'ai emprunté un cheval pour vous. Il paraît que c'est une bête peu commune. Il
vous aidera à charroyer la pierre. On le dit chatouilleux. Faites-y attention! Il ne faut
pas le débrider, jamais, vous entendez? Autrement, il vous échapperait".
Comment s'appelle-t-il votre cheval, M. le Curé, demande
Germain-à-Fabien? Après un moment de réflexion, il répondit: Il s'appelle Charlot. Je
te le confie, mon Germain! N'en soyez pas inquiet, M. le Curé.
On attela Charlot à un petit chariot à roues très basses, et
l'ouvrage commença. Bien que le premier voyage de pierres fut assez gros, Charlot s'en
allait comme s'il n'avait eu qu'une plume derrière lui. Le curé, les voyant arriver,
leur cria de ne pas se gêner, de mettre lourde la charge. Le deuxième fut deux fois plus
lourdes; le troisième, trois fois. Ça n'était rien du tout pour Charlot. Mais le
chariot n'était pas assez fort. Les hommes en firent des deux fois plus grands, et ils y
entassèrent les pierres comme si elles avaient été du foin. Les roues craquaient. Mais
Charlot semblait se moquer d'eux; il touchait à peine à terre en marchant.
Quel cheval, mes enfants, que ce Charlot! Noir comme geai, pas
un poil blanc, quatre pattes parfaites, et membré de fer, donc! Et une queue qu'il
portait, une croupe superbe. Mais il y a donc toujours un mais de mauvaise humeur,
méchant de gueule. Il fallait y faire attention. Peu importe, puisqu'on n'avait pas à le
débrider.
Germain ne laissait pas les autres approcher de son cheval.
Mais un beau jour, il ne put pas venir. Il faisait baptiser. Charlot passa aux mains de
Rigaud-à-Baptiste.
Rigaud était un fort travailleur, mais entêté et se croyant
plus futé que les autres. Puis vantard! À l'entendre, il savait tout. Son cheval, il ne
lui manquait que la parole; sa vache c'était une fontaine intarissable le lait en était
de la crème pure; ses cochons engraissaient seulement à se chauffer au soleil; son chien
était plus fin que bien du monde; ses poules pondaient deux oeufs chaque jour, les
dimanches comme la semaine; sa terre était si fertile que le seul soin nécessaire était
pour la retenir; sa femme faisait les meilleures crêpes; sa fille avait refusé tous les
farauds des alentours; elle attendait un avocat de la ville, qui devait toujours venir,
mais n'arrivait jamais. Et dame! Quel maquignon lui-même il était! La moitié d'un
cheval, quoi!
Aujourd'hui, il avait sa chance. Charlot était à lui, son
cheval. On l'entendait partout: Hue donc par ici! Mon cheval! Par-là.Germain l'avait bien
averti: Surtout, ne vas pas le débrider. Mais Rigaud de répondre: Ne t'inquiètes pas,
mon Germain! Les chevaux, ça me connaît! Donc, Rigaud jubilait en charroyant de la
pierre.
C'était en août: il faisait chaud. En traversant la rivière
La Tortue, il arrête son cheval au milieu, et but deux fois dans le creux de sa main. Il
siffla, mais Charlot ne voulait pas toucher à l'eau. C'est curieux! Quil pensa ?
Peut-être est-ce à cause de sa bride. Si je la lui ôtais. Qui a jamais vu un cheval
boire avec sa bride! Ça prend un curé pour ne pas connaître les chevaux! Il lui passa
la main dans la crinière, pour l'amadouer. Charlot en frémit. Et voilà la bride
débouclée.
Pou...i-i-che...! Le cheval, flambant nu, partit à
l'épouvante. Rigaud, lancé à quinze pieds en l'air, se ramassait dans le lit de la
rivière. Revenant à lui, il aperçut le cheval qui filait comme le vent le long du
chemin du Roi.
M. Panet, le Curé, s'en revenait à ce moment chez lui, tête
nue. Comme c'était son habitude, quand il portait le bon Dieu à un malade. Il vit venir
le cheval échappé, près du rocher où se dresse aujourd'hui le "monument" et
tôt le reconnut. Charlot lui-même! Mais allons donc, qu'est-ce qu'il est arrivé? Il
fait un grand signe de croix pour l'arrêter. Charlot se cabra, et, quittant le chemin,
piqua droit au nord, vers le rocher qui surplombe le fleuve. Le rocher se fendit avec un
coup de tonnerre. Des flammes lèchent le bord de la fissure, large de plusieurs pieds. Et
le diable car c'était lui s'engouffra tout droit dans l'enfer, laissant derrière une
odeur de souffre.
Depuis ce jour, il y a là une caverne, dans le rocher "le
trou du Diable" ou encore "la porte de l'enfer". Elle est taillée comme à
la hache, dans le roc. Sa gueule noire, tournée au nord, défie les gros nordès qui
sifflent sans fin, les nuits d'hiver.
Charlot était loin d'être fier de lui, après cette tâche
imposée de force. Charroyer la pierre des églises n'a jamais été un plaisir pour lui.
Il paraît qu'il en était à la dixième. Ce que les contribuables de Québec lui doivent
une dette. Dame aussi! Il prit sa revanche contre les paroissiens de l'Islet.
Pendant des années, on ne put passer sans accident près de la
caverne du rocher, surtout la nuit. Des chevaux de passage renâclaient d'épouvante.
D'autres butaient et commençaient à boiter. Une "mémoire" de la voiture se
cassait, ou le "bacul" ou le "porte-faix"; Ou une roue s'enfonçait
jusqu'au moyeu dans l'ornière. On y entendait quelquefois des hurlements, ou le cliquetis
de chaînes en mouvement. Un animal sauvage - comme un loup sortait de la caverne en
vomissant des flammes. Les jeunes gens n'osaient plus se rendre de ce côté chez leurs
blondes, le dimanche soir. Tout cela c'était la faute du beau Rigaud, qui avait débridé
son cheval noir. Comme on lui en voulu! Tant et tant, qu'il ne put de ce jour jamais
regarder un cheval noir en pleine face.
Retour

|